La période de crise sanitaire que nous traversons depuis des mois a fait naître de nombreuses initiatives.

Inspirée du groupe des Couturières Masquées, qui s’était donné comme mission de fabriquer des masques pour se protéger de la Covid en mai dernier, des citoyens ont lancé le mouvement Les Jardinières Masquées.

Le souhait de ce mouvement : replacer l’alimentation et le comestible au cœur de nos vies et de nos villes, collectivement.

Les Jardinières Masquées se réapproprient l’espace public tourangeau, y cultivent des fruits et des légumes, échangent, se rencontrent et débattent.

Jeanne, étudiante en Master Biodiversité, Écologie et Évolution (parcours « Plantes et société »), Pauline, éducatrice spécialisée, et Romain, ingénieur en reconversion, tous membres du collectif, nous accueillent avec sourire et bienveillance. Ils agissent depuis déjà presqu’un an sur la place de Strasbourg, où nous les retrouvons munis de leurs pelles ! Aujourd’hui, c’est déplacement de compost et arrosage des plants. Comme lors de chacune de leurs actions, ils cherchent à prendre soin des espaces verts de la ville.

« Prendre soin » : deux mots qui reviennent régulièrement aux lèvres de ces citoyens qui jardinent. « Prendre soin » des végétaux, de notre sol, de nos villes, de nos campagnes, des autres, et plus largement, de notre planète…

Difficile de ne pas y reconnaître le champ lexical de l’humaniste Pierre Rabhi, qui affirme : « Il nous faudra répondre à notre véritable vocation, qui n’est pas de produire et de consommer jusqu’à la fin de nos vies, mais d’aimer, d’admirer et de prendre soin de la vie sous toutes ses formes ».

Un mouvement né de l’urgence climatique

La Covid n’a été qu’une sonnette d’alarme. Pour ces tourangeaux, il est urgent d’agir. Jeanne nous le déclare : « Dans un contexte de réchauffement climatique, ne pouvant pas tous vivre à la campagne, il est plus que temps de se réapproprier notre espace urbain ».

Aux origines du mouvement, il y a Baptiste, qui rassemble des personnes partageant son envie de redonner une place aux comestibles en ville.

Le mouvement questionne la notion de réappropriation de l’espace public par les citoyens, mais également le déséquilibre existant entre la place du végétal dit « ornemental » en ville et son rôle nourricier, souvent oublié.

Ces objectifs sont très proches de ceux de la Green Guerrilla(1), concept citoyen né dans les années 70 à New York et prônant la réappropriation de l’espace urbain par les plantes : créer de la biodiversité en ville, des lieux conviviaux, et bousculer les limites de la propriété.

Un mouvement pensif, et actif !

« L’éthique du mouvement, c’est d’échanger avec les gens qui savent. L’idée est de rencontrer les jardiniers de la ville, les gens du territoire, pour former les citoyens. On ne sait pas comment notre ville est faite, finalement », s’étonne Pauline. « On aimerait que les citoyens soient plus informés sur la pollution de l’air, la nature du sol… » ajoute-t-elle.

Le collectif n’a pas vocation à « nourrir la ville ».  « Il y a des gens dont c’est le métier. Nous, on amène une réflexion. Les jardinières, en fait, c’est une sorte de laboratoire ! »

La première action des Jardinières Masquées a été de planter des radis. « Le message, c’était de dire que tout le monde peut planter », nous racontent Pauline, Jeanne et Romain.

Aujourd’hui, chacun peut trouver sa place dans le mouvement des Jardinières Masquées. Les membres nous expliquent : « Tu peux venir autant que tu veux, c’est très ouvert et libre. On ne peut pas toujours être à fond sur une idée, alors aux Jardinières Masquées, chacun est accueilli au moment où il en a envie ».

Romain nous le dit : « En participant à ce mouvement, j’ai un sentiment de satisfaction personnelle, ça me permet de faire des rencontres, d’apprendre au niveau du jardinage, du paysagisme, ça redonne du concret et du sens à mon quotidien »

Une gouvernance en mouvement

À noter que le mouvement n’a pas de statut juridique à proprement parler. Il ne s’agit pas d’une association, mais bel et bien d’un mouvement citoyen, ouvert à tous. « On ne veut pas de subventions, on n’est pas une association, on est un mouvement », nous confirme Pauline.

Une petite poignée de membres plus « actifs » se charge de la communication et des actions principales.  Mais globalement, « la gouvernance est partagée », nous confie Jeanne. « Chacun prend sa place et peut prendre le lead ».

C’est donc au fil de leurs envies et compétences que les membres initient des actions dans le groupe. « On est tous des leaders, on est tous des moteurs. Sans les autres on ne serait rien. C’est le vivre ensemble. Tout le monde peut prendre des responsabilités. C’est déjà une grosse responsabilité de faire planter des légumes en ville », nous dit Jeanne d’un air amusé.

Elle ajoute que les rôles se répartissent aussi par poste : « Par exemple, Alain qui est tout le temps à la Gloriette, on va plutôt s’en référer à lui quand on parlera de nos actions là-bas ».

Un mouvement qui fait réagir

« On arrive à faire réagir, et ça c’est déjà une belle chose », nous dit Pauline.

Les Jardinières Masquées, à leurs débuts, ont fait l’objet de nombreux articles. Les médias se sont emparés très vite de l’information : un groupe de citoyens allait planter des comestibles en ville. « Cette vague de communication a soutenu le mouvement, et nous a donné un coup de pouce pour pouvoir échanger avec la mairie de Tours », reconnaît Pauline.

Après cette phase médiatique positive sont apparues les critiques.

« Il y a des retours vifs, beaucoup d’incompréhension, notamment sur le droit de planter à tel ou tel endroit… On est tous très pris dans la culture de la possession et de la territorialité. » nous confie Pauline, avant d’ajouter « Avec les Jardinières Masquées, on n’essaie pas de convaincre, mais d’accueillir et de discuter. Je comprends les gens que ça heurte ».

Vous aussi, vous souhaitez rejoindre le mouvement ?

Les Jardinières Masquées interviennent sur la place de Strasbourg, au Parc de la Gloriette et sur l’Île Balzac.

Elles ont accès au local associatif de « Semons des graines », mais préfèrent grandement se retrouver dans l’espace public !

Pour participer, venez comme vous êtes, il vous suffira d’approuver la charte collective, dont l’une des clauses pourrait être, comme le conclut le mouvement, de ne pas prendre racine quelque part, paradoxalement, et d’investir d’autres lieux.

 

Contactez-les :

 

Leurs prochaines actus ?

 

Alice Bouchet

Urbaniste – Architecte

Spécialisations Agriculture urbaine et Nature en ville

 

  • La Green Guerrilla, ou le Guerrilla Gardening est un mouvement d’activisme politique utilisant le jardinage comme moyen d’action environnementaliste pour défendre le droit à la terre, la permaculture. Les activistes occupent des endroits abandonnés, publics ou privés, et y mettent en place des comestibles, afin d’interpeller les pouvoirs sur leur utilisation. Les buts multiples sont de créer une biodiversité de proximité dans les villes, des espaces communautaires conviviaux et de bousculer les limites de la propriété privée.

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